Doudou Diène : un modèle de compétence et de générosité

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Lorsque Doudou Diène, Ablaye Cissé, Dr Karim Gueye et moi procédions, le 11 janvier 2020, à l’Institut français de Saint-Louis, à la présentation du livre Can 2019 : De l’accueil euphorique des Lions du Sénégal, Lecture politique d’un fait polémique, nous n’avions qu’un seul regret : l’absence du journaliste sportif Abdoulaye Diaw.
 
Cet absent le plus présent, dont la participation était fortement attendue, n’avait pu honorer son engagement pour des raisons indépendantes de sa volonté. Mais aucun d’entre nous ne pouvait, un seul instant, deviner que ce banquet autour du football était en fait le dernier rendez-vous public du grand frère.

Décédé le 27 décembre à Paris, il sera inhumé ce 31 décembre dans sa ville natale. De Doudou Diène, il a été question de la polyvalence : il s’est exercé au handball, au football, au basket, au théâtre et à la musique. Sans doute, ce riche vécu qui n’aura, en rien, entamé ses études lui aura permis d’établir aisément une passerelle pour passer du professeur d’espagnol au journaliste avant de devenir diplomate.

En sa qualité de professionnel de l’information, outre sa voix des plus radiophoniques, il a apporté au journal parlé de Radio Sénégal une certaine saveur. Cette touche est restée d’autant plus marquante que le PS au pouvoir, quoique formation unifiée, n’en était pas moins imprégné de la culture du parti unique. Il en avait résulté une véritable inhibition des professionnels de l’information et de la communication.

Ainsi des formulations du genre : «remue-ménage et remue-ménage, courtoisie exquise, calmement le matin, doucement l’après-midi et tranquillement la nuit» étaient particulièrement prisées par des auditeurs de ces années 1980-1990, encore victimes du monolithisme médiatique. Cependant, de Doudou Diène, il convient surtout de retenir cette impressionnante culture politique qui fait aujourd’hui défaut non seulement à tant de journalistes mais à bien de nos élites. Cet atout est resté déterminant dans son approche du phénomène sportif, en général et footballistique, en particulier.
Ainsi, lors de nos investigations sur l’imaginaire saint-louisien, il nous faisait observer que l’équipe dénommée l’Avenir, sortie des flancs du club Grand Air, était composée majoritairement d’ouvriers et de policiers.

Eu égard à la stratification en vigueur à l’époque, on peut deviner la prépondérance de la classe moyenne. Il est révélateur, poursuivait-il, que ces agents des forces de l’ordre qui, avec leurs autres coéquipiers, avaient leur fief entre les rues Potin, Blanchot et Bisson, près de la Chambre de Commerce, deviendront, à la faveur des indépendances, les cadres de la Police nationale. Plus frappant est encore le cas du Réveil de Saint-Louis, dont le gros de l’effectif est composé de dissidents de la Saint-louisienne et de l’Avenir. Ce club d’accueil tenait sa particularité du fait du nombre important de footballeurs plus ou moins classés dans la catégorie des «évolués».

Certains d’entre eux feront preuve d’un certain radicalisme qui va trouver son prolongement dans l’engagement au sein du Parti Africain de l’Indépendance, P. A. I, d’obédience marxiste et dont le leader charismatique n’est autre que le Saintlouisien Majhmout Diop, dit Majh. Mawade Wade et Madické Wade, des figures emblématiques de Saint-Louis, ne sont pas étrangers à ce courant. Dans le même esprit, lors de la cérémonie de dédicace susmentionnée, Doudou Diène avait attiré l’attention sur le fait que le football a gagné ses lettres de noblesses grâce à l’implication d’éminents hommes de culture. Il avait cité, outre Mawade Wade et Mawade Wade, le maitre des reporters sportifs sénégalais, Alassane Ndiaye dit Alou, tous instituteurs, le brillant avocat Me Fadilou Diop et Seydina Omar Sy, lequel aurait proposé le nom de Linguère pour dénommer l’équipe saint-lousienne née de la fusion de formations sportives issues de la fameuse Réforme Lamine Diack.

 Cette approche lui avait permis de comprendre que le football ce n’est pas seulement une question de maillot, de but, de public, d’infrastructures et d’émotion. Ce sport, qui exige la mobilisation aussi bien des pieds que du cerveau, mérite une attention beaucoup plus soutenue. L’ayant bien compris, poursuivait-il, André Maurois, dans son célèbre Discours de 1949, s’était proposé de reformuler Goethe dans ces termes : «Penser est facile, agir est difficile, agir en groupe est ce qu’il y a, au monde, de plus difficile.»

Dans la même veine, Albert Camus avait confessé : «Vraiment, le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et sur les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités.» En capitalisant tous ces atouts et adossé sur les valeurs cardinales de Ndar, sa vieille ville portuaire, Doudou Diène a réussi un parcours digne d’être cité en modèle pour la jeune génération pour ne pas dire pour tous les Sénégalais.

Au demeurant, son livre Lettres ouvertes aux Sénégalais, publié en 2008 aux éditions Niamagne, avec Tidiane Kassé comme préfacier, reste une subtile mise en demeure de ses compatriotes à se soumettre à une introspection. Cet ouvrage demeure une référence à laquelle l’actualité imprime tellement de fraicheur. Doudou Diène est certes parti, mais ses idées et son sens du partage le rendent plus que jamais présent dans nos cœurs et dans nos esprits. Et comme un selbe en … ligne, il continue d’indiquer à ces jeunes collègues le chemin certes sinueux mais unique qui mène à l’immense honneur de mériter le titre de journaliste.

Ainsi s’adressait t- ’il en ces termes à ces jeunes collègues à la faveur de la Journée mondiale de la Radio, organisée en février 2017 par la RTS : «Une information peut et doit se prouver. Une opinion est, au contraire, une affirmation subjective qui n’a pas, en elle-même, plus de certitude que l’opinion adverse, même si telle opinion est tenue pour plus raisonnable qu’une autre. Établir la différence relève simplement d’une démarche professionnelle qui exige de comparer, de recouper, d’opposer au besoin les versions d’un même thème pour s’approcher de la vérité.»

Alpha Amadou SY
Philosophe/Écrivain,
Président de la section sénégalaise de la Communauté Africaine de Culture