“Gilets jaunes” et médias, pourquoi tant de haine?: “Le mouvement a libéré la parole”

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Plusieurs agressions, verbales ou physiques, contre des journalistes ont émaillé l’acte IX des “gilets jaunes” samedi dernier en France. Au sein même des figures du mouvement, les points de vue divergent sur ce climat de plus en plus délétère. 7sur7 a rencontré deux d’entre elles, Ingrid Levavasseur et Laëtitia Dewalle. Le mouvement des “gilets jaunes” ne faiblit pas en France. La défiance envers les médias non plus. Au contraire même, certains manifestants passent de la parole aux actes, et c’est désormais toute une corporation qui tremble.

“Faut-il envoyer des journalistes ?

On se posait la question pour l’Irak, maintenant on se la pose pour Rouen”, a résumé Fabien Namias, le directeur général de LCI, sur France Inter. Une équipe de la chaîne d’information, partie couvrir les événements dans la ville normande, a été violemment attaquée par des manifestants. Un exemple parmi d’autres du samedi noir vécu par les journalistes français. “Nous attendons que les chaînes d’information soient neutres” Alors que la situation devient de plus en plus préoccupante, Laëtitia Dewalle, porte-parole des “gilets jaunes” du Val d’Oise, nous explique que ce scepticisme d’une partie de la population ne date pas d’hier, mais que le mouvement a permis une prise de conscience: “Il y a toujours eu une défiance vis-à-vis des médias, mais le mouvement a libéré la parole.

Les images sont prises dans un intérêt, et non pas dans une neutralité”. Ce qui est intéressant, c’est qu’au sein même des figures des “gilets jaunes”, le discours sur le sujet est parfois à l’opposé. D’un côté, une frange dite plus modérée qui a une bonne opinion des médias. “Certains ‘gilets jaunes’ pensent à tort que les médias jouent le jeu du gouvernement. Ce sont nos amis, et non nos ennemis”, affirme Ingrid Levavasseur, désormais emblématique aide-soignante de l’Eure, pour 7sur7. De l’autre côté, des accusations claires.

“Une bonne partie des médias appartient à des lobbyistes, qui sont de grands amis d’Emmanuel Macron. Leur ligne éditoriale n’est pas libre. Nous n’attendons pas des chaînes d’information d’être en faveur des ‘gilets jaunes’, mais d’être neutres”, indique Laëtitia Dewalle. Un point de vue partagé également par Eric Drouet et Maxime Nicolle. “Peut-être que le ‘gilet jaune’ tape sur un journaliste encore plus précarisé” Principalement en ligne de mire donc, la ligne éditoriale et la neutralité des chaînes d’information en continu. Ce sont pourtant les journalistes envoyés sur le terrain, bien loin des décisions prises par la direction et au statut potentiellement précaire, qui en prennent pour leur grade.

“Il y a une vraie incompréhension et une méconnaissance sur la réalité du métier de journaliste. Les ‘gilets jaunes’ imaginent que ce sont des éditorialistes qu’on voit sur les plateaux de télévision”, regrette Sophie Lejoly, secrétaire générale adjointe de l’Association des journalistes professionnels (AJP). Le sociologue Frédéric Moens remarque aussi cette confusion: “Le statut parfois précaire du journaliste rend la violence physique ou verbale des ‘gilets jaunes’ paradoxale. Peut-être que le ‘gilet jaune’ tape sur un journaliste encore plus précarisé. Le journaliste pourrait même être lui-même un ‘gilet jaune’.

C’est le même monde”. Selon lui, “le journaliste n’est pas agressé à titre personnel, mais en fonction de ce qu’il représente”. Malgré son avis bien tranché sur le monde des médias, Laëtitia Dewalle déplore les violences et estime que ces manifestants se trompent de cible. “Les ‘gilets jaunes’ n’ont pas d’interlocuteur au niveau des plateaux de télévision. Le premier contact, ce sont les journalistes sur le terrain. Ils sont pris à partie car ils ont une étiquette. La distinction n’est malheureusement pas faite entre ceux qui font le travail pour lequel ils sont payés, et les personnes qui sont à la rédaction pour monter les images dans leur intérêt”, développe la porte-parole.

Le traitement de l’information en question: “Nous sommes omniprésents, mais…” Une autre chose semble faire l’unanimité: les “gilets jaunes” sont omniprésents dans les médias. La question est maintenant de savoir si le traitement de l’information est représentatif de la réalité. Sophie Lejoly de l’AJP considère qu’il n’y a pas de fumée sans feu: “Ce n’est pas en attaquant les journalistes que la couverture du mouvement va être améliorée. Aucun journaliste ne se dit en allant travailler le matin: ‘je vais manipuler l’opinion publique'”.

“Je trouve que les médias ont plutôt bien fait leur travail dans l’ensemble. Ils nous ont aidés à être vus aux yeux du grand public”, assure Ingrid Levavasseur. Mais ici encore, les points de vue divergent. “Nous sommes omniprésents dans les médias français, mais pas dans le bon sens. S’il y a un débordement dans une manifestation, les médias vont le stigmatiser et vont en parler pendant 2,3 jours en boucle. Alors que les 99,9% du reste des actions se passent dans le calme et le pacifisme.

Les chiffres des manifestations sont diminués et les intervenants sont pro-gouvernement”, poursuit Laëtitia Dewalle. Brut, RT France: ces médias qui cartonnent chez les “gilets jaunes” Il est pourtant possible d’être un média apprécié par cette partie méfiante des “gilets jaunes”. Brut, RT France et TV Libertés, par exemple, en font partie. Leur méthode? Être des compagnons de route des manifestants, en utilisant cette proximité et les codes des réseaux sociaux, avec entre autres des Facebook Live. “Cela donne sûrement le sentiment d’être moins trahi”, estime le sociologue Frédéric Moens.

“Ce sont des médias indépendants. On leur donne plus de crédit, car ils vont tâcher de relayer au plus près la réalité du terrain, ce que nous vivons. Les images ne sont pas retravaillées derrière”, explique Laëtitia Dewalle. Mais cela ne reste que “des idées reçues” pour Ingrid Levavasseur. “Je n’ai jamais eu de problème avec un média. Tout ce que j’ai pu dire a été relayé, je n’ai jamais été coupée sur un plateau de télévision”. Décidément, les deux “gilets jaunes” ne sont pas sur la même longueur d’onde, mais leur combat reste le même… Ingrid Levavasseur revient sur son renoncement à être chroniqueuse sur BFMTV:

“J’ai été effrayée”

L’une des figures des “gilets jaunes”, Ingrid Levavasseur, devait intervenir comme chroniqueuse dans une émission de BFMTV. Interrogée par 7sur7, elle revient sur les raisons de ce renoncement survenu à la suite de nombreuses critiques et menaces dont elle a fait l’objet sur les réseaux sociaux. “J’ai renoncé car j’ai été effrayée et apeurée. Je n’ai pas eu tort de refuser, mais maintenant cela n’arrivera plus, je ne refuserai plus ces propositions à cause des menaces.

Je ne connais pas les auteurs, mais cela venait de toute part à cause de cette défiance envers les médias. En plus, c’était BFMTV, le média le plus pris à partie, alors qu’il n’y a pas de raison. Il y a des bons et des mauvais partout, dans le gouvernement, chez les médias, chez les forces de l’ordre et chez les ‘gilets jaunes’. Il ne faut pas toujours mettre les mauvais en avant, le reste compte aussi”, nous explique-t-elle.

7sur7.be