«Le Soleil» : révolution ou feu de paille ?

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Le quotidien national Le Soleil, organe de propagande du parti-Etat Apr ? Cela relève de l’évidence, au regard de ses pratiques de «journal du pouvoir». C’est même une lapalissade que de dire que, nonobstant le statut de quotidien national, financé avec l’argent du contribuable, Le Soleil a lamentablement failli à sa mission d’être un médium au service du Peuple sénégalais.

En effet, la diversité et le caractère composite du tissu social sénégalais, ajoutés à la pluralité des opinions, dans un pays qui se veut de démocratie comme le Sénégal, commandent une approche beaucoup moins sectaire, mais plus inclusive. Le Soleil ne saurait ignorer cet état de fait et être aujourd’hui un porte-voix de l’Etat-Apr, pas plus qu’il n’était pas normal qu’il le fût avant-hier pour l’Etat-Ps et hier pour l’Etat-Pds. Son objectivité, son sérieux, son équité et son équidistance entre tous les usagers du service public de l’information sont les caractéristiques et les impératifs qui doivent fonder sa crédibilité, soutenir son orientation et guider ses actions.
Ce que nous n’avons jamais eu de cesse de dénoncer, c’est qu’aujourd’hui Le Soleil se complait à ouvrir largement ses colonnes à «Monsieur-tout-le-monde» ou aux insulteurs publics de l’Apr, pourvu que tous ces «snipers» et flibustiers sachent dézinguer les adversaires politiques du Président Macky Sall et décocher des flèches assassines sur eux, et que la plume soit le plus profondément trempée dans le venin de la virulence pour être harponnée là où ça fait le plus mal. A titre d’exemples, combien de fois des opposants comme Idrissa Seck et Malick Gackou, aujourd’hui, ou Karim Wade et son père Abdoulaye Wade, hier, avant le fameux «deal», n’ont-ils pas été littéralement canardés à travers les colonnes du journal Le Soleil ?
Aujourd’hui, n’importe quel mariole, aux idées farfelues et au raisonnement incohérent, peut s’ériger en analyste avisé et prétendre s’épancher en long et en large à travers les colonnes du «très respectable et très sérieux» journal Le Soleil, y débiter toutes sortes d’inepties et faire des attaques «ad hominem» en direction des adversaires politiques de Macky Sall.
C’est à qui insultera plus et mieux, du plus éminent intellectuel aux idées de très haute facture au plus insignifiant et lugubre militant de l’Apr, qui ne peut même pas aligner deux phrases correctes. C’est le sérieux prêté au quotidien national qui en pâtit, et sa renommée internationale qui en prend un sacré coup. Il est triste de constater que les papiers publiés par Le Soleil, dans ses rubriques «Idées & Réflexions», «Eclairage», «Politique & Institutions» ou encore «Politique & Citoyenneté» sont de véritables pamphlets à l’encontre des adversaires politiques du Prési­dent Macky Sall.
Le référendum du 20 mars dernier nous a donné la parfaite illustration de cette impartialité du journal Le Soleil quant à ses obligations de traiter l’information et de la diffuser auprès du public avec le plus grand souci d’équilibre et d’équité, dans ce qui apparaissait comme une campagne électorale déguisée et au profit exclusif du «courant du Oui». Encore qu’au moment où Le Soleil ouvrait largement ses colonnes aux tenants du pouvoir, la campagne électorale du référendum n’était pas encore officiellement ouverte.
De guerre lasse, nous nous étions résignés et désespérés de voir un jour Le Soleil briller pour tout le monde. Mais ô divine surprise et coup de théâtre ! Dans sa livraison n° 13823 du jeudi 23 juin 2016, à la page 12 (rubrique «Idées & Réflexions»), Le Soleil a ouvert ses colonnes à Mody Niang, célèbre auteur de contributions dans la presse, réputé pas très tendre avec le Président Macky Sall, comme il l’a été du reste avec le Président Abdoulaye Wade. Ce qui dénote d’une certaine constance.
Dans un «Dàxx sa guinaar waxaale sa soxla», Mody Niang qui s’en est donné à cœur joie n’a pas laissé passer l’occasion pour dire tout le grand bien qu’il pense de l’action politique du Président Macky Sall. Quelque chose d’inédit et qu’on ne voit pas tous les jours dans Le Soleil.
Loin de nous ici l’idée de nous mêler à la polémique entre Mody Niang, inspecteur de l’enseignement élémentaire à la retraite et Abdoul Aziz Diop, conseiller spécial du chef de l’Etat. Ce qui importe, à notre sens, c’est la volonté du journal Le Soleil, exprimée dans le chapeau du texte de Mody Niang, d’apporter la précision suivante : «A la suite de la publication, dans notre édition du mardi 21 juin, de la contribution de M. Abdoul Aziz Diop, conseiller spécial du chef de l’Etat, qui réagissait à celle de M. Mody Niang, parue le vendredi 17 juin dans Sud Quotidien, nous avons reçu la réponse de M. Niang que nous publions dans un souci d’équilibre». Le Soleil qui se soucie d’équilibre et qui ouvre ses colonnes à une personne étiquetée à tort ou à raison comme un «anti-Macky Sall» ? On semble tomber des nues. C’est du jamais vu du côté de Hann ! La chose est très rare pour être soulignée.
Pourtant, d’aucuns disent qu’il n’y a aucune directive officielle ou injonction du pouvoir pour influer sur la ligne éditoriale du journal Le Soleil, mais que ce caractère trop partisan et partial du journal c’est tout simplement un état d’esprit, mais aussi le fait et le feu sacré d’administrateurs zélés qui craignent pour leur poste.
Ce qui horripile les Sénégalais, c’est que la ligne rédactionnelle originelle du Soleil qui est de rendre visible l’action gouvernementale a été dénaturée, le quotidien national passant plus pour être un organe du parti au pouvoir qu’un journal censé se faire l’écho de la marche de la Nation sénégalaise.
C’est peu dire que de penser que les Sénégalais ont mal pour les journalistes du Soleil et dont ils connaissent le professionnalisme, mais qui n’ont pas toute la latitude d’exprimer tout leur savoir-faire, car on leur tient la bride. C’est normal, ils sont…en service commandé. Dans leur for intérieur, ils doivent très mal vivre cette situation qui doit leur torturer la conscience professionnelle.
Il s’y ajoute que c’est pratiquement la même équipe rédactionnelle qui était déjà en place au Soleil il y a seulement 4 ans, sous le régime du Président Ab­doulaye Wade, qui faisait déjà l’objet du même «griotisme» et du même traitement de faveur, avec des discours lénifiants à son égard, comme l’est actuellement le régime du Président Macky Sall. Cette inconstance, ou plutôt cette versatilité, qui se traduit par un virage à 180 degrés, ôte toute crédibilité au quotidien national, qui montre par-là que Le Soleil roule à fond pour les régimes en place, quels qu’ils soient, au détriment de sa mission de service public.
Tant qu’à vouloir toujours ferrailler avec leurs adversaires politiques, par voie de presse, les Apéristes n’ont donc qu’à créer leur propre journal, un organe affilié à leur parti, une publication qui leur permettra de «casser» les adversaires politiques du Président Macky Sall comme il leur plaira, plutôt que d’investir à longueur de journée les colonnes du quotidien national Le Soleil, dont ce n’est pas le rôle, sous peine d’entamer sérieusement son prestige et sa notoriété.
A l’image de son fameux canard Il est midi qu’il avait créé et confié alors à Ndiogou Wack Seck pour, entre autres, tailler en quatre pièces un certain Idrissa Seck, Macky Sall serait bien inspiré «d’enrichir» le secteur de la presse d’une autre feuille de chou qui va, certes, durer le temps que durera son magistère, mais qui préservera le patrimoine national qu’est Le Soleil de livrer un combat qui n’est pas le sien.
Au demeurant, il faut reconnaître que c’est un sacré veinard, ce Mody Niang, car ce n’est pas tous les jours que Le Soleil consent à ouvrir largement ses colonnes à un «contributeur» qui met à nu les carences et les insuffisances du pouvoir en place. Ça ne fait pas partie des habitudes de la maison Le Soleil.
La censure des «mal-pensants» est une marque de fabrique du journal Le Soleil.
Toutefois, optimistes à souhait, nous osons espérer que cette «ouverture aux autres» n’est pas un simple feu de paille sans lendemain, mais que Le Soleil vient d’opérer sa mue et s’attachera, dorénavant, à rétablir l’équilibre entre les différentes chapelles politiques, les différentes plumes dont il recevra les textes et les contributions, en ne reconnaissant que comme critères d’acceptation, de validation et de publication des tribunes, la pertinence, l’objectivité et l’intérêt pour le lectorat.
Notre religion est faite, un seul son de cloche (les écrits laudatifs au profit du pouvoir) ne fait qu’appauvrir la qualité rédactionnelle du Soleil alors que celle-ci pourrait être enrichie par les opinions diversifiées et les vents contraires, tant et si bien qu’il faut un peu de tout pour faire un monde réconcilié avec lui-même et où chacun y trouve son compte. Vivement une vraie révolution au journal Le Soleil !
Pape SAMB
papeaasamb@gmail.com