Journalisme en Afrique : Des outils contre le cyber-harcèlement

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Plusieurs initiatives ont vu le jour pour aider les journalistes à faire face au cyber-harcèlement, en Afrique comme ailleurs. Les femmes de médias, particulièrement visées par les « trolls », disposent, elles aussi, de différentes ressources pour se défendre.  

Insultes, intimidations, menaces de mort, lynchage sur les réseaux sociaux… Le phénomène du cyber-harcèlement des journalistes est devenu si inquiétant qu’il a été documenté par Reporters sans frontières (RSF) comme une entrave sérieuse à la liberté de la presse. Un rapport a notamment passé au crible 32 pays, dont l’Algérie et l’Egypte, ainsi que des réseaux sociaux décrits comme de « nouveaux terrains de répression » en Afrique subsaharienne. Certains États ne se contentent pas de couper Internet en période électorale. Ils jouent aussi au Big Brother, comme l’Ouganda et l’Éthiopie par exemple, gardant l’œil sur les comptes Facebook, Twitter et Instagram, et employant des armées de commentateurs pour faire taire les voix critiques.

Au-delà des constats, comment se défendre lorsqu’on vit de sa plume et que celle-ci dérange ? Et lorsqu’on est une femme, par-dessus le marché ? Selon une enquête menée en 2020 par l’Unesco et l’International Center for Journalists (ICFJ, Washington) dans 125 pays auprès de 900 femmes journalistes, 73 % d’entre elles sont touchées par le cyber-harcèlement.

Un manuel de PEN America en français

« Les voix des femmes en ligne résonnent plus fort que jamais, c’est une avancée sans précédent, mais la violence de genre reste un problème de sécurité majeur », explique Rose Lukalo-Owino, la rédactrice en chef kényanne de PesaCheck. Cette initiative de fact-checking (« vérification des faits »), d’abord lancée en 2016 pour vérifier les données publiques en Afrique de l’Est, est aujourd’hui active dans 12 pays.

Ses membres au Bénin et au Sénégal ont participé avec leur organisation mère, Code for Africa, qui œuvre à un accès citoyen à l’information, à l’élaboration d’un Manuel de défense contre le cyberharcèlement. Publié en octobre dernier par PEN America, une organisation américaine de défense de la liberté d’expression, il donne des conseils pratiques pour ne pas céder à l’autocensure et garder sa santé mentale, face à des menaces anonymes qui peuvent aussi bien provenir de gouvernements que de groupes organisés ou d’individus agressifs.

Qu’y apprend-on par exemple ? Le doxing désigne la divulgation des données personnelles, le e-mail bombing consiste à inonder des boîtes mail de messages pour les saturer et les bloquer. L’astroturfing ou « comportements inauthentiques coordonnés » fait croire à une vague d’opinion négative qui ne vient en fait que d’une personne ou une organisation, tandis que le hashtag poisoning reprend des noms en hashtags pour les exposer de manière virale. Un glossaire des tactiques de cyber-harcèlement permet d’y voir plus clair, et de savoir comment se protéger et mettre en place des réseaux de soutien.


Les réseaux sociaux, des « espaces toxiques »

De son côté, l’imposante ONG Global Cyber Alliance (New York, Londres et Bruxelles), créée en 2015 par le procureur américain Cyrus Vance et le chef de la police de Londres, se préoccupe elle aussi, entre autres, de la sécurité des journalistes en Afrique. Elle a lancé un numéro d’appel pour assister les personnes menacées sur Internet, et dispose d’un bureau à Tunis.

Une autre association internationale, Open Internet for Democracy, a publié en juillet 2021 des Guidelines for Newsrooms in West Africa, « Lignes directrices pour les rédactions en Afrique de l’Ouest ». Ce rapport en anglais a été concocté par Gideon Sarpong, un expert ghanéen qui s’inquiète de la « prolifération des menaces contre les journalistes sur les réseaux sociaux, devenus des espaces toxiques ».

Il revient sur le cas de Ruona Meyer au Nigeria, ciblée par une campagne « extrême » qui avait duré presqu’un an, après la publication en 2018 par la BBC de son enquête sur des « cartels » de sirops pour la toux contenant de la codéine et utilisés comme drogue. Quelques jours plus tard, le gouvernement nigérian interdisait ces produits. « En raison de son mariage avec un citoyen allemand et de son association avec la BBC, elle a été accusée par des trolls anonymes d’être une espionne à la solde d’intérêts étrangers », écrit Gideon Sarpong. Au Ghana, un pays pourtant cité en exemple pour ses alternances démocratiques pacifiques, plusieurs journalistes renommés ont reçu des menaces de morts après les élections de décembre 2020, sur leur messagerie Facebook.

De telles menaces ne restent pas toujours en l’air. Elles peuvent mener à des violences physiques qui n’ont plus rien de virtuel. En 2017, le Committee to Protect Journalist a révélé que dans 40 % des cas d’assassinats de journalistes dans le monde, les victimes avaient auparavant reçu des menaces en ligne. Et selon l’enquête mondiale menée par l’Unesco sur les femmes journalistes, 20 % d’entre elles ont fait l’expérience d’attaques et d’agressions hors ligne.

RFI