TF1 fusionne avec M6: un coup économique pour un pari politique

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Une goutte d’eau dans l’océan international, un séisme dans le paysage audiovisuel français. Le groupe Bouygues-TF1 et le groupe M6 ont confirmé ce lundi 17 mai dans la soirée leur projet de fusion, un processus qui devrait prendre près d’un an et demi à être finalisé. La première chaîne rachèterait sa concurrente à hauteur de 30% de son capital en échange de 641 millions d’euros. La nouvelle entité devrait être pilotée par Nicolas de Tavernost, actuel dirigeant de M6.

À la clef, le mariage donnerait naissance à un mastodonte dans le PAF tricolore. TF1 et M6 détenant à toutes les deux 10 chaînes, le nouveau bébé concentrerait 30% des parts d’audience et la fusion permettrait en outre d’économiser entre 250 et 350 millions d’euros de fonctionnement. Des prospectives et une fusion largement commentées depuis 24 heures, mais qui n’ont en réalité rien de surprenant, détaille Alain Le Diberder, économiste spécialisé dans les médias, passé par Arte et Canal Plus, contacté par Le HuffPost.

“La particularité du marché français audiovisuel, c’est qu’il est morcelé. C’est une anomalie en Europe. Au Royaume-Uni, vous avez deux grandes entités, la BBC et ITV, en Italie, c’est la RAI et Mediaset. Ce mouvement de concentration défensif dans un secteur menacé et vieillissant est donc assez classique, et dans le cas de la France c’est en fait un rattrapage”, détaille le spécialiste auteur de La nouvelle économie de l’audiovisuel (La Découverte).
Un potentiel publicitaire important

Si dans leur communiqué, TF1 et M6 mettent en avant leurs velléités à se développer face à la concurrence des plateformes de VOD, Alain Le Diberder estime les comparaisons impossibles. “La D1 c’est Apple, Amazon, Netflix. Ils valent 4500 milliards de dollars. En D2, les anciens grands groupes audiovisuels américains comme Disney, Universal, Warner, qui pèsent pour 400 milliards de dollars. Ensuite, en D3 voire D4 on retrouve les chaînes européennes, qui pèsent toutes ensemble pour 40 milliards”, détaille-t-il.

Julia Cagé, professeure d’économie à Science-Po, co-auteure de L’information est un bien public (Seuil) avec Benoit Huet, jointe également par Le HuffPost, abonde: “Il y a déjà des possibilités d’alliances, on l’a vu avec le lancement de la plateforme Salto à laquelle participent TF1, M6 et France télévision. Mais la réalité c’est que c’est un véritable échec avec pas plus de 200.000 abonnés”.

Pour les deux spécialistes, c’est plutôt dans le marché publicitaire que le nerf de la guerre est à chercher. En la matière, ce sont désormais Google et Facebook qui font la course en tête et le faste du PAF des années 90 est désormais bien loin, assure Alain Le Diberder. “La télé commerciale en 2021 ne gagne pas vraiment plus d’argent qu’en 2000. C’est un secteur qui n’a pas crû en 20 ans, alors que, les 20 années précédentes, il avait été multiplié par quatre”.

Avec ce mariage, les deux chaînes détiendraient trois quarts du marché publicitaire télévisuel francophone. Une situation de quasi-monopole qui s’annonce néanmoins semée d’embûches puisque l’Autorité de la concurrence et CSA devront valider la fusion.
Libérer la publicité?

Depuis plusieurs années, les acteurs de l’audiovisuel français poussent pour intégrer aux marchés pertinents – c’est-à-dire concernés par des réglementations instaurées dans les années 80- les nouveaux acteurs numériques. Contrairement aux chaînes de la TNT, Google et Facebook ont plusieurs avantages, note Alain Le Diberder. “L’espace de publicité est infini, les acteurs du numérique paient très peu d’impôts en France, les contraintes réglementaires sont quasi absentes et la publicité y est plus ciblée”.

Là encore, Julia Cagé y voit un argument de mauvaise foi, mettant notamment en avant le fait que “TF1 et M6 sont aussi présentes sur le numérique”, et que Google et Facebook “ne sont pas sur les mêmes marchés publicitaires”. Surtout, l’économiste rappelle que “des ententes sont désormais possibles autour des alliances publicitaires Skyline et Gravity”. Ces deux sociétés rassemblent plusieurs entités du commerce, de la presse et du divertissement afin de maximiser leurs espaces publicitaires pour mieux concurrencer les GAFA.

Avant de se prononcer, l’Autorité de la concurrence devra dans tous les cas se pencher sur des études d’impact de cette fusion. Dans un avis rendu en février 2019, après une saisie par l’Assemblée nationale, elle reconnaissait néanmoins que les fortes contraintes imposées en “contrepartie de l’octroi d’un bien public rare – les fréquences hertziennes – se révèlent aujourd’hui source d’asymétrie concurrentielle entre les anciens et les nouveaux acteurs”. Un pas a été fait avec l’autorisation en juillet dernier de la publicité ciblée pour les télévisions.

À terme, selon Julia Cagé, c’est plutôt un arrangement qui se profile. “On va sans doute avoir ce qu’il s’est passé avec TMC et TF1, c’est-à-dire d’avoir deux régies publicitaires séparées pendant un certain nombre d’années, mais qui fusionneront in fine. Au niveau du CSA, on devrait plutôt avoir des demandes en termes de préservation des rédactions et des effectifs”, juge-t-elle.

Si les discussions s’annoncent tendues sur les enjeux publicitaires, elles pourraient en parallèle permettre à TF1-M6 de faire monter la pression en allumant un autre feu: celui de l’octroi des fréquences hertziennes.
La menace de la fin de la TNT

M6 doit justement demander un renouvellement de son autorisation de diffusion au CSA en 2023. Or s’il est accepté, cela empêcherait toute vente pendant 5 ans. Un verrou que Nicolas de Tavernost, auditionné début avril au Sénat, avait appelé à faire sauter. “La TNT est gratuite et elle est écologique. Un téléspectateur qui regarde la télévision par la TNT consomme deux fois et demie moins d’énergie que quand il consomme par les boxes. Pourtant la TNT supporte toutes les obligations”, défendait-il face aux sénateurs.

Malgré cet argumentaire rodé, Alain Le Diberder y voit à terme la remise en cause de l’avenir de la TNT. Concrètement, les chaînes sont confrontées à d’importantes réglementations quand elles passent par des canaux hertziens. Or aujourd’hui, près de 70% de la population regarde la télé via internet. “Dans le cadre de cette fusion, M6 et TF1 vont devoir lâcher trois chaînes de la TNT [le CSA autorise un groupe à ne détenir que sept chaînes]. Mais la question c’est surtout qui va les racheter? Elles ne valent rien aujourd’hui parce qu’il y a trop de chaînes. À terme, les chaînes pourraient donc aussi s’émanciper de la TNT”, analyse-t-il.

Une possibilité également prophétisée par un rapport de l’ARCEP en juin 2018, lequel notait que dans un contexte de fortes évolutions concurrentielles, il “n’est pas exclu que l’arrivée à échéance des autorisations de diffusion délivrées par le CSA aux chaînes (en 2020 pour Canal+ et 2023 pour M6 et TF1) soit l’occasion pour ces dernières de reconsidérer l’utilité de la TNT”. Avec à la clef une télévision qui ne serait plus gratuite et qui nécessiterait de payer un abonnement internet.

Une menace pour le moment jugée peu crédible par Julia Cagé. “On ne peut pas à la fois menacer de partir de la TNT et demander un renouvellement automatique de l’autorisation de diffusion”, abonde l’économiste. Avant d’ajouter: “selon moi, cette fusion est un test pour le ministère de la Culture. Il y a des lois anti-concentration qui permettent d’assurer le pluralisme et la diversité dans les médias. Or si elles permettent à TF1 de racheter M6, est-ce qu’elles fonctionnent vraiment? C’est révélateur. Après cette annonce, tout le monde regarde du côté de l’Élysée, alors même que le CSA et l’Autorité de la concurrence sont censés être indépendants”. Justement, à en croire Téléramaet Le Monde, le bras droit d’Emmanuel Macron à l’Élysée, Alexis Kohler, se démènerait pour que cette fusion soit validée. 

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