Le succès du journaliste inciterait-il au bidonnage ?

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Plus un journal est sérieux et célèbre, plus il court le risque de voir sa réputation entachée par un journaliste bidonneur. Ainsi, il y a comme une inéluctable fatalité du reporter faussaire qui ne semble frapper que les organes de presse d’une crédibilité bien assise. Un organe de presse ne serait jamais assez célèbre, jamais assez sérieux, jamais assez prestigieux pour échapper aux méfaits d’un journaliste fabricant de faits. De l’hebdomadaire allemand Der Spiegel à la chaîne de télévision française Tf1, en passant par The Washington Post à l’origine de la révélation du scandale du Watergate à l’origine de la démission du chef de l’Etat américain Richard Nixon, en 1972, on ne compte plus, à travers le monde, les exemples de journalistes dont la malhonnêteté professionnelle a ruiné la crédibilité du journal les employant.

Le cas le plus récent est celui du journaliste de l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, quatre fois « primé, modeste et apprécié », mais confondu dans des falsifications de faits ; du bricolage qui lui a fait gagner de la réputation et le prix allemand du reporter de l’année 2018. C’était il y a juste moins d’un mois à Berlin. Der Spiegel vexé et blessé dans son honneur ne put que promettre de mener une enquête et se résoudre à recevoir la démission du faussaire qui aurait, du même coup, restitué la distinction décernée. Relotius a reconnu avoir bidonné quatorze reportages ! (…) « Son portrait de l’ancien joueur de football américain Colin Kaepernick ? Il a inventé toutes les interviews. Son voyage en bus avec une Américaine qui assiste aux exécutions de détenus ? Il n’a jamais eu lieu. Le jeune Syrien qui écoute chaque nuit Get Lucky des Daft Punk depuis l’attaque chimique de la Ghouta ? Là encore, pure invention », s’indigne le quotidien parisien Libération énumérant les tristes exploits du journaliste vedette de Der Spiegel.

C’est à restituer son prestigieux prix que se résolut, en 1981, Janet Cooke, la reportère du Washington Post qui remporta le Prix Pulitzer (qui est au journalisme anglo-saxon ce que le Nobel est à d’autres disciplines à travers le monde) pour un reportage sur un petit drogué du Bronx, quartier défavorisé de New-York. Grand est donc ce paradoxe des prestigieux organes de presse puissants contre presque tout, mais faibles à se protéger des travers provenant de leur sein. La première chaîne de télévision française, Tf1, n’a pu empêcher de voir le présentateur-vedette de son journal télévisé, Patrick Poivre d’Arvor alias PPDA, commettre deux indélicatesses professionnelles, à savoir le traficotage d’un compte rendu d’une conférence de presse du chef de l’Etat cubain d’alors, Fidel Castro, déguisé en interview par un astucieux découpage de propos de Castro entrecoupés de questions insérées par le journaliste affectant d’avoir, lui-même, posé les questions au lider maximo. Le même PPDA qui monta du faux lors de la première Guerre du Golfe avec cette histoire d’enfants irakiens.
Pour en revenir à Relotius, il explique son malheureux geste par la « peur de l’échec » (sic) après de grands succès. En d’autres termes, il était monté très haut et avait peur de retomber. «Peur de l’échec». «Plus j’avais de succès, plus la pression de ne pas échouer grandissait», a-t-il expliqué, assurant être «malade». Voilà où mène la recherche à tout prix du scoop et du succès ; emprunter les voies étroites et incertaines dans l’espoir d’y rencontrer la gloire. Malheureusement, c’est le déshonneur et la déconsidération qu’on y trouve.

L’humilité, vertu recommandée à tout journaliste aurait aidé Relotius à se prémunir du traficotage et du mensonge. La leçon que nous Relotius est utile à tout autre journaliste, où qu’il soit à travers le monde : le journalisme se pratique avec HUMILITE !

Jean Meïssa DIOP

Post-scriptum : Nous voudrions saluer les journalistes de radio et de presse écrite lauréats du Prix Ethique et Excellence dans le journalisme, un programme de l’Ecole de journalisme, des métiers de l’internet et de la communication (Ejicom de Dakar) et qui ont reçu leurs distinctions lors d’une cérémonie tenue dans la soirée du jeudi 20 décembre à Dakar. Les productions sont le résultat d’un travail de terrain ayant permis d’évoquer une diversité de sources et une crédibilité des informations qui ont convaincu le jury où a siégé votre serviteur aux côtés de grands professionnels comme Tidiane Kassé, consultant, ancien directeur de publication de Wal Fadjri, et Valentin Compaoré chef de l’Information de la chaîne de télévision panafricaine Africa 24. Honneur aux lauréats ! Félicitations à Ejicom qui, à travers cette première édition d’une belle initiative, a enregistré un indéniable succès.

L’Enquête n° 2241 des 22-23 décembre 2018