dimanche , septembre 24 2017
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Irak, les soldats perdus du journalisme de guerre

Djaffer Ait Aoudia, grand reporter, revient sur les coulisses de la tragédie qui a couté la vie à trois journalistes de France 2, le 19 juin dernier. 

Journaliste, kurde, amoureux de l’information, Bakhtayer Haddad était chargé par France Télévision de conduire deux journalistes, Véronique Robert et Stéphane Villeneuve, sur le front de Mossoul, pour raconter le drame de cette ville irakienne tombée dans l’enfer du Daesh. Il avait 41 ans. Jusqu’à cette mission, la dernière.
C’est ce que dans le jargon du métier, on appelle un « fixer », un terme vaguement dédaigneux. C’est Bakhtayer, en fait, qui était le discret maitre d’oeuvre de la majorité des reportages réalisés en Irak par des « envoyés spéciaux » venus de France en catastrophe. Il avait contribué aux enquêtes de nombreux médias et sauvé la vie d’une escouade de reporters.
Ce 18 juin 2017, les trois journalistes ont été pulvérisés par une mine anti personnelle à Mossoul. Seuls face à l’ambiance dantesque de la ville martyre, avec ses voitures piégées, ses snipers affamés et ses engins de mort qui jonchent le sol.
Défaut de vigilance
Certains pointent un « défaut de vigilance ». D’autres évoquent des « conséquences d’un amateurisme ». La plupart des confidences sont anonymes. Parler à visage découvert, dans ce milieu télévisuel, serait s’exposer à ne plus trouver de travail. France 2 naturellement se défend: « nous avons envoyé sur le terrain des journalistes expérimentés, qui plus est, étaient protégés par l’armée irakienne ».
Au départ, la journaliste Véronique Robert, qui est décédée des suites de ses blessures, connaissait les risques. Quelques jours avant le début de sa collaboration avec Envoyé Spécial, qui a tourné à la tragédie, elle était à Mossoul, en reportage pour le magazine Paris Match. Son binôme a été blessé par balles. Fin de la mission. C’est Paris Match qui l’avait décidé, le risque était trop élevé pour «  prolonger l’aventure ».
Mais Véronique Robert a préféré rester à Erbil. Elle a démarché la société 5 bis Production pour porter son projet devant les chaines de télévision. Un reportage exclusif sur la traque de ces soldats du Daesh. Avec, à la clef, des autorisations de tournage des forces spéciales irakiennes et françaises.
La proposition a immédiatement plu à la productrice, Emilie Rafoul, puis à l’ancien rédacteur en chef d’Envoyé Spécial, Jean Pierre Canet. Que l’on ne s’y se trompe pas : les journalistes engagés pour cette mission ne sont pas des « Tintin Reporters ». Stéphane Villeneuve et Véronique Robert ont couvert l’ensemble des conflits de ces dernières décennies. Ce sont des reporters rompus aux terrains de guerre, tout comme Bakhtayar Haddad: le fixer kurde connait le moindre coins et recoins de son pays et a écumé toutes les villes d’irak en guerre.
La pression est la règle
Depuis 2003, ce dernier est les yeux et les oreilles des journalistes étrangers sur le terrain, c’est lui qui les accompagne, choisit le chemin le plus sur, organise les rendez-vous. Il est une sorte d’ange gardien, une assurance-vie
Pourquoi ce dernier reportage a tourné à la bérézina ? Saz Haddad, la soeur du fixer, accuse France 2 d’avoir mis la pression sur l’équipe et de les «  avoir envoyé au casse-pipe ».  « Mon frère avait beaucoup hésité. Au début, il ne voulait pas y aller, après il a accepté ». Ses allégations font bondir Emilie Rafoul. Même si elle comprend la douleur de la famille, «  humaine », et son besoin « d’apaiser sa douleur », elle est terrassée par l’incompréhension : « Honnétement, on n’avait pas vraiment besoin de Bakhtayer, puisqu’il s’agit d’une reportage dit embedded (« embarqué » avec l’armée), dit-elle. C’est un service qu’on a voulu lui rendre en l’ayant accepté dans l’équipe. Donc, il n’y avait aucune pression ».
N’en doutons pas ! Cette journaliste est une professionnelle rigoureuse. Mais en télévision, la pression est la régle : l’équipe était chargée de réaliser un reportage de 26 minutes et, pour des longs formats de cette durée, les consignes sont indiscutables: moins de 10 jours de tournage. Pas plus. Qu’il s’agisse d’une immersion avec les bergers du Larzac ou dans l’enfer du Daesh, il s’agit de ne pas « trainer les guêtres ». Chaque jour supplémentaire a son cout: 500 dollars pour le fixer, 250 pour le caméramen.
 La réponse de la directrice des Programme à France 2 sonne comme un aveu:  « l’équipe ne devait pas rester plus de 4 jours avec Bakhtayar…», c’est à dire pas grand chose !
Un parcours de combattant
Au programme, chargé, une incursion sur la ligne de front avec la Golden Division, pour raconter la «  traque des Jihadistes », puis une immersion avec les forces spéciales françaises, pour suivre le travail d’identifications des terroristes français. La séquence n’a jamais été réalisée. Bakhtayar Haddad, Véronique Robert et Stéphane Villeneuve ont rencontré la mort avant.
Le dimanche 18 juin, l’équipe a pénétré dans le vieux Mossoul en feu. Première étape : une école pour fillettes détruite. C’est là qu’ils ont bivouaqué, à l’abri des combats, pour ne pas recevoir une balle perdue dans la tête. Le lendemain, ils ont décidé de franchir le mur défoncé de l’école et de rentrer dans le labyrinthe de la vieille ville, accompagnés par des journalistes de CNN – qui s’en sont tirés sans perdre une plume. Ils s’étaient escortés par les forces spéciales irakiennes censées « déblayer » le chemin, éviter les zones minées et les couvrir en cas d’attaques. La ligne de front est encore loin: 200 mètres. L’occasion de «  mettre en boite » les rues fantomatiques, les toits effondrés, les maisons détruites, squelettiques. Un voyage dans l’horreur.
Cette première étape a son utilité journalistique, puisqu’elle témoigne du déferlement de violence qui a ravagé la ville lunaire et ses habitants, morts ou exilés. Mais les soldats irakiens se dirigent vers la ligne de front, le danger se rapproche et l’ombre Jihadiste grossit à vue d’oeil.
Soudain, des coups saccadés ont retenti, suivis d’une avalanche de balles. L’armée irakienne rentre en action. Les djihadistes ripostent. Roquettes, tirs de mitraillettes, grenades. Un tsunami pour les forces spéciales, acculées et obligées de battre en retrait et de regagner leur  base arrière.« C’est à cet instant que l’équipe a pris la décision fatale: rester sur place, au lieu de sauver sa peau et suivre les soldats dans leur retrait », se désole Kawan Haddad, le frère de Bakhtayar Hadad, officier dans l’armée irakienne, qui a rencontré divers témoins pour comprendre ce qui s’est passé. Voici son récit:
« Quand l’armée a essuyé des tirs, elle n’était plus en capacité de protéger les journalistes. Alors, les soldats se sont dispersés. Les journalistes se sont retrouvés seuls. Bakhtayer leur a demandé de fuir. Mais Stéphane voulait rester encore quelques minutes de plus pour filmer. Il a proposé à l’équipe d’aller dans une maison voisine, détruite, pour faire quelques plans ». C’est alors qu’ils sont tombés dans l’oeil du cyclone, alors qu’ils fuyaient pour s’abriter.
Cette version est contestée par la Production: «  Une seule personne peut témoigner, tranche Emilie Raffoul. C’est le journaliste du Figaro, Samuel Forey». Dans son journal, ce dernier reconnaît avoir agi en dehors de la couverture de l’armée. La décision a été prise « d’un commun accord » de s’affranchir des soldats. Quelle est la motivation de s’éloigner ainsi de l’armée? Là est l’essentiel
La tache de sang
Certes, la planque se trouvait à moins de cinquante mètres de la garnison, mais cette maison n’était pas nettoyée des mines qui infestent le sol irakien. Mais pouvaient-ils faire autrement que de filmer l’assaut? D’après un grand reporter qui souhaite garder l’anonymat, « s’ils étaient rentré sans une image du front, genre bien musclée, avec des tirs partout, ils auraient été grillés et n’auraient plus jamais pu retravailler pour la production, ni pour l’émission. Les magazines d’info sont intraitables à ce niveau-là ». Il leur faut « la tache de sang », l’image choc.  Ce qui fausse l’appréciation du danger sur le terrain, c’est cette peur noire de finir au Pôle emploi.
Stéphane Villeneuve et son équipe l’ont payé cher. Une insupportable boucherie ! Les familles ainsi tragiquement atteintes ne sont pas toutes prises en charge financièrement par France Télévision «  Nous avons fait les choses dans les règles, précise Eve Dumemieux, la directrice de la communication de France Télévision.  Pour preuve: c’est l’assurance qui a permis le rapatriement du corps de Stéphane Villeneuve ».
Des assurances sélectives
Effectivement, Stéphane Villeneuve et Véronique Robert sont couverts. En cas de décès, la police d’assurance prévoit des indemnités importantes:  jusqu’à à 1 millions d’euros…
Mais le fixer irakien, lui, n’a pas bénéficié d’un traitement équitable. Bakhtayer Haddad, tuteur d’une famille, est employé au black par France Télévision. Sans fiches de paie, ni couverture sociale. Qu’il s’agisse des responsables de la chaine ou de la production, ils l’ont tous dit: «  le journaliste travaillait bien pour Envoyé Spécial », mais personne ne lui a garanti l’égalité de traitement avec ses compagnons.
En télé comme en radio, en France comme l’étranger, le statut de fixer n’est pas réglementé. « Depuis des décennies de métier, reconnait avec honnêteté Nicolas Jaillard de « 5 bis Production », je n’ai pas eu le souvenir d’avoir déjà établi des fiches de paie à un fixer. Mais comment le faire, surtout pour quelqu’un qui vit en Irak ? »
Sauf que Bakhtayar Haddad est titulaire d’une carte de séjour en France, d’une carte vitale et d’un numéro de sécurité sociale. Ses papiers lui donnent accès à n’importe quelle activité salariée. Dès lors, pourquoi n’a-t-il pas été couvert ?  Malaise à France 2, désarroi à 5 bis Production. Colère, rage de la famille de Bkhtayer, aujourd’hui déterminée à engager des poursuites devant la justice francaise: «  On s’est moqué de son sort et de ses droits, sa famille a été laissée sur le carreau », s’insurge sa soeur. Avec sa mère,  elle voudrait fuir. Mais où ? Dans ce maudit Kurdistan irakiens infesté par les soldats d’Allah qui brûlent de leur régler leur compte ? Fuir avec quoi ? Quel argent ? « Pour affronter les frais des obsèques, ils ont du emprunter de l’argent »- environ 1000 euros, une fortune au Kurdistan.
A ce jour, France 2 ne s’est pas manifesté. Pas une présence à l’enterrement,  pas un courrier ou un traitre mot de soutien à la famille. Stéphane Villeneuve et Véronique Robert sont faits Chevaliers de la Légion d’Honneur à titre posthume, l’irakien n’a même pas eu droit à une même reconnaissance. Son frère Kawan se désole: « Même son corps, ils l’ont laissé à la morgue. Ils sont venus chercher les français et ils l’ont laissé. J’ai du soudoyer des gens pour le récupérer. C’est pas normal ».
Même Reporters Sans Frontières (RSF) botte en touche. « Il n’est pas dans notre mandat de nous intéresser à la relation contractuelle qui lie un journaliste à sa rédaction », affirme leur directrice de communication, Emilie Boulay.
Heureusement, une aide sera prochainement envoyée au Kurdistan grace à une délégation pilotée par le journaliste, Arnaud Comte. Une cagnotte a été constituée par quelques quarante journalistes indépendants.Quelques fonds, juste 20000 euros…
France 2 a participé. Pour combien? La chaine a refusé de répondre à cette question.
Mondafrique

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