Damien Glez, le caricaturiste qui a dessine Bamba à JA : «Je regrette…»

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A 49 ans, le dessinateur Damien Glez, une référence en Afrique en matière de satire, a alimenté une polémique après une caricature réalisée en janvier sur le site de JA. A l’époque, on l’avait mis sur le bûcher de la profanation pour le brûler, sans rien savoir de ses intentions, sans connaître l’homme. Alors, L’Observateur s’est rendu au Burkina Faso pour croquer à son tour «l’irrévérencieux» qui a osé dessiner Bamba sous des traits peu amènes.  

 

Sonnez trompettes ! Damien Glez parle. Enfin. Ce jour-là, le caricaturiste franco-burkinabè est tout mot dehors, intarissable, un brin bavard. Lui, avait osé publier sur le site de JA, le 28 janvier 2016, un dessin de Cheikh Ahmadou Bamba, le fondateur du Mouridisme qui avait enflammé la toile et provoqué un tollé général. Un dessin devenu Affaire d’Etat. Le Président Macky Sall s’en était ému, des disciples mourides ont organisé des marches et sorti des «fatwa». Puis, le Khalife général des mourides a sorti un communiqué pour pardonner. Les mourides sénégalais, les musulmans sénégalais, ont alors tout simplement remballé leur colère, étouffé leur peine, pour tourner la page.

«Mon intention n’était pas d’attaquer le Cheikh»

Mais sur ce dessin précis, l’on a accusé Damien Glez de chercher la vie sous l’imprécation : comble de destin. Le parti pris était que derrière l’être-dessin, le célèbre caricaturiste est un homme comme les autres, qui a fauté. Il reçoit à Ouaga la chaleureuse, dans un bureau XL au Journal du Jeudi (JJ), garni de paperasses, de dessins, bien sûr, d’objets en tous genres. Tout un pays ou presque l’a accusé de blasphème. Lui, s’en émeut. Il jure, la main sur le cœur, que ce n’était pas son intention. Accusé, levez-vous ! Il cligne des yeux, réajuste le fauteuil, prend un air sérieux, tente un regard franc, sans apprêt. «Mon intention n’était pas d’attaquer quelqu’un. La dimension du tollé m’a surpris. Sinon, je m’attendais à ce que ça gratouille un peu les gens, puisque je le savais et je l’ai même dit à la rédaction, que je pourrais faire une version où il n’y aurait pas Cheikh Amadou Bamba, parce que le dessin ne portait pas sur le Cheikh. Les dessinateurs utilisent de l’imagerie connue, mais ce n’était pas contre la religion, je m’attendais à ce que les gens grincent des dents, mais c’est notre métier aussi de faire grincer des dents pour faire réfléchir les gens… ça n’avait pas l’intention d’être agressif, l’envie de créer une agressivité. C’est vrai que la dimension de la réaction m’a étonné et m’a gêné, à partir du moment où ça pouvait créer des problèmes à des gens proches de JA.»

Damien recherche Glez, comme un illustrateur explore son double. Tous les jours, l’un et l’autre se croisent sans s’aimer. Sans se détester. Damien ne prend jamais sa plume comme un glaive ou «Glez» pour martyriser ses personnages ou se positionner en martyr. La satire extrémiste sous forme de croque-mort qui croque ses sujets comme un croquis post mortem, ne sied pas au personnage. Damien est intensément dans l’ombre et s’échine à se détacher de la posture de l’impertinent caricaturiste qui drague la lumière et se voit tous les jours sous les feux de la rampe. L’homme rase les murs, se la joue discret, alors que parfois, ses pairs se laissent aller à une orgie satirique dénigrant la foi et provoquant la colère des fous de Dieu. Damien Glez le discret, s’emploie lui à se détacher du caricaturiste sarcastique. Son épouse, Aminata Diallo alias Kady Jolie, comédienne burkinabè connue, ne joue pas un rôle quand elle vole au secours de son mari. «Damien est quelqu’un de très discret, un papa poule, un mari attentionné, il est très mystérieux dans ce qu’il fait. Il est souvent dans sa bulle, il parle peu. C’est un artiste au vrai sens du terme», souffle-t-elle au bout du fil.

«Si j’ai blessé des gens, j’en suis désolé»

Tout comme son épouse, Damien Glez n’hésite pas à battre sa coulpe, à faire son mea-culpa si des gens ont été vexés par cette caricature qui a valu à JA toutes les inimitiés des Sénégalais. Lui n’éprouve aucun mal à se faire humble et présenter ses excuses. Il dit : «Je peux dire effectivement, que si j’ai blessé des gens, j’en suis désolé. Puisque le dessin n’a pas pour but de blesser, notre métier de dessinateur de presse et de satirique en général, consiste à utiliser une forme de provocation. Si on en retire la provocation, il n’y a plus de satire, parce que la satire, c’est la manière décalée de présenter l’actualité. On est là pour piquer des gens de telle manière qu’ils réagissent et que cela puisse susciter débat. A avoir emmené cette communauté à resserrer les liens. Je sais que ça allait créer une réaction, même si je n’en avais pas imaginé l’ampleur. Ce serait de la mauvaise foi de dire que je ne l’aurais pas fait, s’il y a des gens blessés, je regrette.»

Il n’a pas froid aux yeux et n’a pas honte de dire son athéisme tranché, d’autres diront blasphème ou bêtise et cela rend le bonhomme plutôt «fréquentable» en cette époque de renouveau religieux, de fanatisme aussi. Lui assume, même s’il ne foule pas au pied la conviction des autres. «A titre personnel, non je ne suis pas croyant, mais je suis issu d’une famille très croyante. J’ai un frère qui est prêtre, une épouse qui est très croyante, donc je suis pour la bonne cohabitation entre les croyances différentes, les obédiences différentes. Sur ce dessin-là, le petit clin d’œil sur la religion que j’ai fait, peut-être que je n’aurais dû jamais le faire», assure-t-il.

«Des Marocains m’en veulent d’avoir dessiné leur roi»

Si le classicisme du caricaturiste ne fait pas l’ombre d’un doute, l’impertinent personnage de 49 ans, habillé décontracté, chemise rouge et jean délavé bleu, continue à angoisser dans certains pays et dans certains cercles. Il faut dire que le lascar fait le maximum pour déranger les précautions de libellule des rois, des gens d’en haut. Dernièrement, il a froissé l’honorabilité de sa Majesté Mouhamed VI, en le croquant sur un papier glacé. Ce qui a eu le don de mettre les sujets du royaume chérifien dans tous leurs états. Lui n’a pas personnellement été inquiété. Mais de petits écervelés qui ont cru bon d’afficher la caricature blasphème sur leur page Facebook, ont été convoqués à la police, qui leur a bien tiré les oreilles pour que cela ne se reproduise plus. En Tunisie aussi, il a eu maille à partir avec les affidés de Ben Ali, qu’il avait croqué de la plus satirique des manières : des politiques lui en veulent à mort après des dessins qui à leurs yeux, sont le comble de l’impertinence. Damien Glez est pourtant le directeur de publication d’un hebdomadaire satirique, Le Journal du Jeudi, mais au Burkina Faso, on ne lui compte qu’un procès, en 25 ans d’exercice. C’est celui qui a opposé Damien et Frédéric Korsaga, un ancien ministre des Finances du Président Blaise Compaoré sur qui il y a eu des présomptions de prédation des finances et que l’hebdomadaire satirique affublait du sobriquet de «Monsieur 10%». Le Journal du Jeudi avait été condamné à l’époque à payer le franc symbolique. Damien est un talentueux chef d’orchestre, qui ménage les susceptibilités socio-culturelles du Faso. Zongo Alain, le rédacteur en chef de L’Observateur Palga, décrypte la prudence du caricaturiste à croquer les personnalités religieuses et coutumières. «Je sais qu’il fait beaucoup attention à ce qui touche à la religion. Au Burkina Faso il fait beaucoup attention à ça. Je ne me souviens pas qu’il ait déjà fait des caricatures sur des personnalités religieuses et coutumières. Connaissant la mentalité de la société burkinabé, il se réserve de le faire, sachant que ça peut provoquer de mauvaises interprétations», décrypte-t-il dans son bureau au siège du quotidien burkinabé. Damien écrit, dessine pour Courrier internationalLe MondeJeune Afrique ou Mediapart. N’en jetez-plus !

«Cheikh Ahmadou Bamba m’aurait pardonné»

Visage en couteau, regard timide, un brin nonchalant, la gestuelle raffinée, Damien Glez cache un tempérament de feu qui sait d’où il vient et où il va. L’on ne sait pas pour le moment où il va, mais l’on sait d’où il vient. Cet homme chétif a vu le jour en 1967 à Nancy Lorraine (France) dans une fratrie de quatre enfants dont il est le dernier. A l’école déjà, le petit trublion croque ses instituteurs dans ses cahiers d’écoliers, et plus tard ses professeurs du secondaire. Il est plutôt bon élève et s’en va à Bordeaux étudier la Gestion. On est en 1990, le vent de démocratie souffle en Afrique suite au sommet de la Baule. Damien Glez débarque en Afrique comme coopérant dans une école privée catholique, il donne des cours de dessin et d’allemand. Il vit modestement au Burkina et crée en 1991, un journal satirique dénommé Journal du Jeudi. Depuis 25 ans, il s’échine à lui donner un contenu. En 1994, il épouse Aminata Diallo dite Kady Jolie, comédienne connue en Afrique à travers le sitcom Kady Jolie. Aujourd’hui, la vie est belle pour Damien Glez, il a deux enfants métis, de 19 et 11 ans, le Burkina a eu la bienveillance de lui accorder la nationalité. Son double ne le lâche pas, avec sa double nationalité, il vit à fond une double culture. Quand il n’a pas le crayon et la feuille blanche, il aime se payer de bons moments avec ses deux enfants. Lui reconnaît volontiers être allergique au foot et au sport en général. Son autre passion, qu’il traîne ostensiblement au Burkina, c’est l’écriture de textes de chansons. Il écrit souvent pour Smarty, pour d’autres très connus peu connus du Burkina et même des artistes français. Mais comme toujours, il ne réclame rien. Une fois, son armure s’est craquelée à l’occasion du décès de sa mère : «une maman extraordinaire, ciment de la famille». Son dernier vœu a été de continuer à venir au Sénégal. «J’admire le Sénégal, pour son histoire politique : un pays qui n’a jamais connu de coup d’Etat.» Mais un pays très attaché à son valeureux fils, Cheikh Ahmadou Bamba. Pour l’avoir compris sur le tard, Damien Glez l’a vérifié à ses dépens. Mais comme il n’est jamais trop tard pour bien faire, le dessinateur franco burkinabè avoue être convaincu, après avoir discuté avec une sommité islamique, que Cheikh Ahmadou Bamba lui aurait pardonné. Ouais sans aucun doute.

MOR TALLA GAYE (ENVOYE SPECIAL DE L’OBS AU BURKINA FASO)