Moustapha Diakhaté, « il n’y a plus de Code de la presse… »

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Moustapha Diakhaté dans une longue interview accordée à nos confrères de PressAfrik est revenu sur le projet de code de la presse au Sénégal. Le président du Groupe Parlementaire Bennoo Bokk Yaakar s’est prend encore à la dépénalisation des délits de presse et explique pourquoi le texte n’est plus dans le circuit. Extrait de la partie de l’interview consacrée à la question :

Pensez-vous que la presse sénégalaise est libre ?

« Je crois que l’un des paramètres d’une démocratie, l’une des mesures les plus fiables d’une démocratie, c’est l’existence d’une presse libre. Et je crois que le Sénégal peut effectivement revendiquer sa place parmi les démocraties majeures du monde en raison de la liberté dont jouissent les acteurs de la presse pour collecter et pour diffuser l’information. Je crois que personne ne peut dire qu’à ce niveau, qu’il y a du recul. Evidemment en matière de démocratie, il faut aller toujours plus loin parce qu’il n’y a jamais trop de libertés, et il n’y aura jamais trop surtout pour la presse dans une démocratie qui veut être considérée comme parmi les meilleures au monde.
Mais on a vu que beaucoup de journalistes ont été convoqués par la Dic. Est-ce que cela rime avec une démocratie ?

Pourquoi vous pensez que convoquer un journaliste à la Dic (Division d’investigation criminelle), c’est remettre en cause la liberté de la presse ? Je crois que ce n’est pas du tout conforme à la réalité. Je ne crois pas aussi que les journalistes soient au-dessus des lois. Vous savez qu’après la liberté de la presse, l’un des paramètres fondateurs d’une République, c’est l’égalité des citoyens devant la loi. Autant on peut me convoquer à la Dic, autant je peux l’exiger pour un journaliste et je crois que cela est aussi valable. Un journaliste n’est pas un citoyen à part, ni un citoyen particulier. Il joue certes un rôle dans la société, mais il n’en demeure pas moins qu’il reste un citoyen. Par conséquent, il peut effectivement être convoqué par la Justice. Sinon nous serions tombés dans ce qu’aucune démocratie ne saurait accepter : un pays où il y a des citoyens qui bénéficient de statuts spéciaux, du point de vue juridique.  Je crois que c’est à éviter. Tout le monde doit pouvoir répondre de ses faits et gestes devant la Justice.

Cela nous amène à parler du code de la presse. Puisque les journalistes veulent qu’un code de la presse soit voté mais on a constaté qu’il y a un blocage

D’abord, je tiens à faire un rappel. Le code dont on parle, nous, nous l’avons trouvé à l’Assemblée nationale. Elle a été amenée à l’Assemblée nationale par l’ancien régime lors de la 11ème législature. Quand j’ai été désigné comme président du Groupe Benno bokk yaakaar, j’ai ouvert le sentier de l’adoption du Code de la presse. Dans cette perspective, j’avais rendu visite à l’ensemble des acteurs : le CNRA, SYNPICS, APPEL, CJRS. J’ai aussi rendu visite à des personnalités du monde des médias pour échanger avec eux sur ce qu’il convient de faire par rapport à ce Code de la presse que nous avions trouvé sur place. Ensuite j’ai réuni l’ensemble des acteurs de la presse publique et privée à l’Assemblée nationale avec mon groupe parlementaire. Nous avons discuté longuement et largement de fond en comble en bloc et en détail sur le Code de la presse. Dans l’ensemble, c’est un excellent Code. Par contre il y a un élément sur lequel la majorité parlementaire actuelle comme sa devancière n’est pas d’accord, c’est la dépénalisation des délits de presse. Parce que dire qu’un journaliste qui diffame, un journaliste qui insulte, un journaliste qui appelle à la guerre civile, on ne eut pas le juger, c’est créer une situation d’inégalité des citoyens devant la loi. C’est pour cela que les députés de la 11ème législature, tout comme ceux de l’actuelle législature, ont estimé que voter cette loi, c’est une licence à l’insulte, à la diffamation par voie de presse, surtout par les journalistes. Et cela, les députés ont considéré que c’est inacceptable.

Mais en un moment vous avez plaidé, défendu l’idée de la dépénalisation des délits de presse…
(Il coupe) Je n’ai jamais demandé la dépénalisation des délits de presse. Cela, je ne le pense même pas. Par contre ce que je propose, c’est que si moi, vous m’interviewez, et que dans l’interview je diffame quelqu’un, je dois être convoqué par la justice comme étant l’auteur principal de la diffamation. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Si je diffame quelqu’un, et que vous le relayez, c’est vous (le journaliste) qui êtes convoqué par la police et qui êtes jugé. Cela de mon point de vue est inacceptable. Il faut qu’on arrive à situer les responsabilités. C’est celui qui diffame qui est fautif, plus que celui qui le relaie. Evidemment, relayer une diffamation aussi, ce n’est pas une bonne chose. Mais le remède dont dispose le journaliste pour ne pas tomber dans ce piège-là, c’est le recoupement. Si quelqu’un dit du mal de quelqu’un, après l’avoir interviewé, appelez la personne concernée, il vous donne son point de vue et vous le relayer dans l’article et comme cela, vous êtes couvert. Je crois que c’est une question de professionnalisme et de prudence, mais moi, je n’ai jamais pensé qu’il faut créer dans ce pays deux statuts pour des super Sénégalais et des sous Sénégalais.

A ce que je sache, le journaliste n’est pas un super Sénégalais face à un autre sous sénégalais qui, s’il insulte, on le convoque et on le juge et on le condamne et que si un journaliste le fait, rien ne lui arrive. Je crois que ce n‘est pas une bonne chose.

Aujourd’hui à l’Assemblée nationale, il n’y a plus de Code de la presse. Le Code est retiré par le gouvernement qui l’avait déposé. Je dis le gouvernement parce qu’il y a la continuité du pouvoir exécutif. C’est l’ancien gouvernement qui l’avait déposé et c’est l’actuel gouvernement qui l’a retiré  pour une relecture du Code par les acteurs de la presse et la société civile et les politiques.

C’est pourquoi j’en appelle à ce que cela aille vite, pour permettre d’abord qu’on organise des ateliers et qu’on expurge de ce Code des éléments qui ne trouvent pas consensus au niveau national. C’est-à-dire la dépénalisation des délits de presse.  Il y a des éléments qui ne figurent pas dans le Code et qui, de mon point de vue, qu’il faut qu’on les y intègre. C’est particulièrement la presse en ligne qui est devenue une réalité. Aujourd’hui, il y a plus de sites d’informations en ligne, que de radios, télés et presses, écrites réunies. Donc c’est devenu une donnée. Et d’ailleurs dans les années à venir, ça risque d’être le principal véhicule de l’information, parce qu’avec son téléphone portable connecté on peut accéder à tout type d’information, où que vous soyez. Or on ne peut pas avoir partout la télé ou la radio. Donc c’est une nouvelle donne  qui, de mon point de vue doit être intégrée dans le nouveau code de la presse en termes aussi de régulations parce que malheureusement, aujourd’hui, la presse en ligne donne l’impression d’une jungle où tout est permis.

Donc là aussi, il faut qu’on mette en place des garde-fous. Aujourd’hui, avec le TNT, vous allez voir une démultiplication des chaines de télévision. Or les chaines de télévision, les entreprises de presse n’ont pas les moyens pour produire des émissions de qualité. Ce qui fait que ces entreprises de télévision vont externaliser la production télévisuelle, ce qui va générer la création de sociétés de production. Or, ces sociétés de télévision ne sont pas reconnues dans l’actuel Code. C’est pourquoi je pense que le retrait de ce Code par le gouvernement, offre l’opportunité d’une relecture, mais surtout d’une amélioration qualitative du contenu  de la presse pour permettre à notre pays, d’avoir un puissant Code qui puisse garantir les sociétés de la presse, la viabilité des entreprises de presse mais aussi qui vont aussi garantir la protection des citoyens en termes de diffamation et de calomnie.

 

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