Informer sans faire le jeu du terrorisme

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‘’Les terroristes ne veulent pas que beaucoup de gens meurent ; ils veulent que beaucoup de gens sachent’’, sachent l’acte meurtrier ou terrorisant qu’ils ont commis. Et là, la presse leur en offre l’opportunité. Le terrorisme, stratégie par la terreur, aurait-il eu alors l’ampleur qu’il connaît s’il ne pouvait trouver en la presse une ‘’plate-forme d’amplification’’  de ses coups d’éclat ? Elle mérite réflexion, cette analyse du chef du Bureau de l’information et des relations publiques de la police, l’adjudant-chef Henri Boumy Ciss, intervenant à la conférence-débats ‘’Cas d’école’’  organisée le 19 avril dernier à Dakar par le Conseil pour l’observation des règles d’éthique et de déontologie dans les médias (Cored). Cette analyse d’un phénomène par un policier résume le thème du Cas d’école à savoir ‘’Médias et terrorisme : quelle posture pour les journalistes ?‘’

Le terrorisme, qui mise sur l’effet psychologique, a besoin de ce que le journaliste Mame Less Camara appelle ‘’plate-forme d’amplification’’ que sont les médias ; et les terroristes ne prospéreraient pas s’ils ne savaient pas que les médias parleraient  (souvent avec délectation) de leurs actions souvent sanglantes. ‘’Le terrorisme veut la publicité’’, a dit M. Camara. Sans le vouloir ou à cause de leur raison d’être qui est d’annoncer des nouvelles (notamment les plus sensationnelles faites de sexe, de scandale et de sang), la presse entre, à son corps défendant (?), dans la stratégie du terrorisme. Ce dernier sait que la presse ne saurait  (au risque de manquer à un de ses devoirs de « donner l’information au nom du droit du public de la connaître) (charte de Munich, 1971) taire les actions terroristes (y compris les plus épouvantables). Obligée donc d’informer sur les coups  déjà portés ou à venir du terrorisme, la presse doit faire cependant avec cette responsabilité à laquelle a appelé le Directeur de l’information et des relations publiques des armées (Dirpa), colonel Abou Thiam.

Informer avec un sens des responsabilités, c’est éviter d’instaurer ce que Henri Ciss a appelé ‘’le marché des experts‘’, un terme qui résume le reproche que l’opinion française fit à la presse de son pays pendant la période critique des attentats terroristes, dans les années 80 dans l’Hexagone. Le ‘’marché des experts’’ renvoie à ces propensions et surenchères qui consistèrent, dans les années 80, quand la France ployait sous les attentats terroristes, à n’interroger que des experts dont certains n’en furent pas vraiment. Ce fut aussi quand des journalistes, à force d’avoir interviewé des experts, finirent eux-mêmes par être… experts ! Ce raccourci n’est pas inconnu de la presse sénégalaise.

Où qu’ils soient, les ‘’experts’’ occupent les plateaux de télévision, distillent leur expertise qui n’est pas toujours avérée ; mais les journalistes n’en ont cure. Alors qu’il y a de vrais experts qu’on n’écoute jamais. Les journalistes n’ont d’oreille que pour ceux qui, après avoir fait le tour (de la question), n’en sont plus qu’à ronronner. Dans la presse sénégalaise, déplorent des policiers, toutes les fois qu’il s’est agi de recourir à une expertise, on a oublié Matar Diop, un ancien de la Dst, qui a piloté la Cellule antiterroriste de la présidence de la République ; il était ‘’très écouté‘’ (sic).

Les journalistes pourraient s’éclairer du conseil de Mame Less Camara de ‘’ne pas se laisser influencer dans notre travail par des militaires, des policiers’’. Et aussi des terroristes. Et là, on pense aussi aux questions soulevées par la modératrice des débats, Gnagna Sidibé, en introduction à la conférence : ‘’Comment sur les questions de sécurité, l’information est-elle collectée et traitée ? Comment informer sans installer la panique chez la population par une information maladroite‘’ et sans professionnalisme ? Il est vrai  que, comme l’a souligné Mame Less Camara, les journalistes sénégalais n’ont pas une expertise de couverture d’un événement créé par le terrorisme. ‘’Le djihadisme a fait irruption dans nos rédactions. Le terrorisme veut la publicité. Alors que pour le journaliste, le sensationnel doit être l’exception.’’

Jean Meïssa Diop

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