L’empire TF1 est-il arrivé en bout de course ?

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Depuis son rachat par Bouygues en 1987, TF1 est la chaîne la plus regardée de France. Pourtant, son nombre de téléspectateurs diminue de jour en jour. Dans un livre voué à décortiquer ses combines, deux journalistes s’interrogent sur la survie boiteuse de la Une, qui repose sur l’argent-roi et l’abêtissement des foules.

Dans la haute tour de verre boulonnaise qui surplombe la Seine, la fin de l’âge d’or a sonné. Les “20 glorieuses” de TF1, comme Nonce Paolini aimait à qualifier cette période caduque dès les années 2000, ont mis fin au règne de la première chaine de France. C’est sur ce constat que porte l’enquête de deux journalistes, Aude Dassonville (Télérama) et Jamal Henni (BFMTV), qui se défendent de faire de “TF1 : coulisses, secrets, guerres internes” un livre à charge mais s’éloignent pourtant très peu de l’exercice. Au fil d’interviews policées avec les dirigeants de la chaine, les auteurs posent la question suivante : que reste-t-il du pouvoir de TF1, chaine privée la plus regardée de France et même d’Europe, en termes de parts d’audience sur un marché national ?

Nonce Paolini le tout-puissant : la fin d’un luxe

Lorsqu’il reprend le vaisseau-amiral au tandem Etienne Mougeotte-Patrick Le Lay en 2007, Nonce Paolini passe maitre dans l’art de faire le ménage. “Entre son arrivée et aujourd’hui, il y a bien eu entre cinq et six-cents licenciements. […] La masse salariale a baissé d’un cinquième. […] Il fallait bien se débarrasser des gros salaires.” confie un ancien cadre aux deux journalistes. Les “Mougeotte’s boys” sont les premiers à partir, tandis que la femme de Paolini, Catherine Falgayrac, est propulsée comédienne dans “L’Hôpital”, une série qui connaîtra un échec retentissant, avec seulement 20% de parts de marché au 1er épisode. Dans la foulée, le nouveau dirigeant continue d’improviser de nouvelles idées ; beaucoup sont avortées (comme “La Cauetidienne” ou “Kilimandjaro, au delà des limites” qui filme des handicapés gravissant la montagne tanzanienne).

Qu’à cela ne tienne ! Les têtes rouleront. Peu friand des vedettes à gros egos, l’homme d’affaires ivryen coince Benjamin Castaldi chaque été à Paris pour Secret Story, remet à Estelle Denis les programmes les plus casse-gueule (“Splash”, “The Best”, puis le Loto, l’Euromillion) et remplace PPDA par Laurence Ferrari, qui n’obtiendra jamais le succès de son prédécesseur. Une tendance déjà présente du temps de Le Lay-Mougeotte, lorsque Melissa Theuriau, refusant de devenir la nouvelle star du JT, s’était vu démagnétiser son badge de journaliste à LCI du jour au lendemain.

C’est la fin des “20 glorieuses”. Les salaires sont sévèrement réduits (même si le salaire moyen de la rédaction reste à 6000 € bruts/mois) tandis que la grande tour aux quatre ascenseurs est amputée de ses plus beaux atours (coiffeur, salle de gym). “En plus du salaire, du 13ème mois et de la participation, on trouvait des cartes de cinéma (…), des DVD à un euro, on pouvait acheter des tickets de métro, des timbres. On y était… comme dans une secte” se souvient un ex de TF1 publicité. “Nous étions une entreprise qui considérait que plus les gens vivaient confortablement, plus ce confort se ressentirait à l’image” confie un autre ex-cadre, rappelant que les enveloppes de 10 000 euros avec lesquelles s’envolaient les reporters n’étaient jamais réclamées. Nonce Paolini n’est lui pas impacté par cette restructuration, sa rémunération atteint les 2,36 millions d’euros en 2014, soit presque le double de ce qu’il gagnait en 2012.

 Changement de cap, des programmes crus à la pudeur voilée

A la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or, (…) il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible (…), de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible”. La messe est dite par Patrick Le Lay en 2004. C’est dans cette même décennie que lui et son comparse trouvent dans les premiers programmes sensationnalistes le terrain fertile idoine pour accumuler les téléspectateurs, des très voyeuristes “Perdu de Vue” ou “Tout est possible” (dans lequel Jean-Marc Morandini présentait, par exemple, la sexualité des nains) des années 90 aux émissions de téléréalité crues et désinhibées (“Greg le millionnaire”, “L’île de la tentation”, “Star Academy”).

Le flambeau est repris par Nonce Paolini qui pédale d’abord entre les flops, tels que “Carré Viiip” – “C’est la première fois que les téléspectateurs écrivaient directement chez Martin Bouygues plutôt qu’à TF1 pour se plaindre” selon un ex-employé – avant d’arriver aux réussites comme “Masterchef”.

Pourtant, les audiences chutent graduellement. Le sauvetage provient de Jean-François Lancelier, futur bras droit de Paolini, qui suggère la diffusion de séries américaines à la pelle. Le 29 mai 2005, la Une trouve dans “Les Experts” sa délivrance. La série policière diffusée en prime time engloutit l’attention des téléspectateurs au point d’être toujours programmée à outrance aujourd’hui. “C’est le seul programme en lequel il croit, confesse un ancien. D’ailleurs je crois que ça se voit dans la grille, il y en a à toutes les heures.” Pour 400 000 euros déboursés en moyenne pour un épisode, TF1 en engrange 2,5 millions pour une soirée de trois épisodes.

Parallèlement, TF1 adapte les formats étrangers qui marchent (« Money Drop », « Secret Story ») et affine ses programmes. Les plus sulfureux sont relégués en fin de soirée, tandis que les prime time deviennent pudiques et familiaux (“Danse avec les Stars”, “The Voice“). “Vous ne verrez personne sur TF1 sniffer un rail de coke” assure un scénariste. Ces pudeurs font encore office de standard aujourd’hui et déteignent sur les JT, qui ne se plient aux interview politiques qu’en période électorale ou pour des personnalités importantes (Manuel Valls) ou en plein déboires (DSK).

Des liens étroits avec Nicolas Sarkozy                                

Pourtant, la Une a longtemps été pointée du doigt pour une ligne éditoriale jugée très partiale. Nonce Paolini le reconnaît : l’amitié de Nicolas Sarkozy et de la famille Bouygues, qui détient TF1 depuis 1987, “faisait planer une ombre désagréable sur la chaine”. Avocat de Bouygues père (Francis), puis fils (Martin), l’ex-président de la République a fait de ce dernier son témoin de mariage puis le parrain de son fils Louis. Longtemps taxée de sarkozysme, TF1 a difficilement pu nier leurs connivences lorsque, par un soir de mai 2007, PPDA s’apprête à annoncer le quinquennat de Nicolas Sarkozy: “On essaie d’être le plus neutre possible et de ne rien montrer de ce que l’on sait déjà.” Mais derrière lui, trône une flûte de champagne posée sur un caisson bas, accidentellement cadré par la caméra.

TF1 fera le prochain président de la République” a clamé Francis Bouygues jusqu’à sa mort. Dans leur enquête très détaillée, mais proportionnellement trop peu fournie en témoignages, Dassonville et Henni retracent les années Balladur. Nicolas Sarkozy aurait alors convaincu Mougeotte et Le Lay de miser sur ce cheval-là, “l’état-major de la chaine était mobilisé pour ça. Il faut faire gagner Balladur” raconte un ancien cadre de la rédaction. En vain. Une proximité qui aurait perduré bien après. Durant les émeutes de 2005, le présentateur de “Sept à Huit” Thomas Hugues faisait valider un sujet en caméra cachée dans les banlieues. “Et le lundi : Nicolas Sarkozy, (alors ministre de l’Intérieur) a appelé Martin Bouygues, qui a appelé Patrick Le Lay, qui nous a mis une soufflante” se souvient le journaliste. Une fois François Hollande au pouvoir, les jeux s’amenuisent. Nonce Paolini et Martin Bouygues ont promis au président que la chaine ne lui ferait aucun mal et tiennent toujours globalement parole, souligne l’ouvrage.

Quel avenir pour TF1 ?

Dans le même temps l’audience n’a cessé sa chute. Bien qu’elle pèse six fois plus lourd qu’M6, la Une a atteint son taux d’audience le plus bas en août 2015, avec 20 % de parts de marché. Les récents drames qu’elle a connus (“Koh-Lanta” en 2013 et “Dropped” en 2015) ou le départ de Claire Chazal  n’arrangent rien, pas plus que le lent déclin de la chaine payante LCI, vouée à devenir la 1ère chaine d’info de France, mais finalement déficitaire depuis son lancement (140 millions d’euros de perte). Le 5 avril prochain, elle passera donc en gratuit.

Ne démordant pas d’un dédain apparent, les auteurs de “TF1 : coulisses, secrets, guerres interne” rappellent que ni diplômes classieux ni expertise ne sont obligatoires pour intégrer la tour de verre de TF1 – les parcours de Le Lay, Paolini et de beaucoup de salariés en attestent. Nonce Paolini s’est emparé des rênes “sans rien connaître des programmes”. Gilles Pélisson, qui a pris sa place il y a un mois, règne désormais en maitre au dernier étage du bâtiment de Boulogne-Billancourt avec pour seule expérience dans l’audiovisuel la direction du câble Noos en 2000-2001. “Une bonne partie de l’état-major ne tient sa légitimité ni de sa formation, ni de sa compétence, mais uniquement du fait du prince. D’où une soumission totale à Nonce” confiait un employé aux auteurs durant l’été 2015. “Tous tiennent beaucoup à leur place, car ils doutent de trouver aussi bien ailleurs ; ils répugnent donc à prendre le moindre risque”, ajoutait un autre.

Lasse, la chaine a abordé mal abordé le tournant du web et tombe aujourd’hui à la 30ème place des groupes français sur internet. Leur filière vidéo wat.tv vient de fermer ses portes. Songeant au rachat de certains sites (Doctissimo, Dailymotion, Allociné…), TF1 a finalement laissé tomber. Pendant ce temps, ses concurrents ont raflé les youtubeurs (Golden Moustache pour M6, Studio Bagel pour Canal +). L’été dernier, TF1 tente de débaucher Cyril Hanouna mais pousse Vincent Bolloré à emprisonner sa poule aux d’œufs d’or à l’aide d’une promesse de 250 millions d’euros sur cinq ans. “Tous les piliers de la chaîne sont attaqués. La téléréalité est usée. L’information est concurrencée par les chaines en continu. Les droits sportifs sont de plus en plus raflés par les chaines payantes. Les séries américaines arrivent à l’antenne essorées par le piratage (…) Il ne reste plus de bijoux de famille à vendre, ni de gros potentiel d’économies” liste un cadre du groupe Bouygues. Qu’importe, le magnat du BTP usera sans doute “Les Experts” jusqu’à la corde.

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