Web Mille Collines

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Au Mobile World Congress qui s’est tenu cette semaine à Barcelone sur fond de guerre des smartphones et d’adoration du roi Google, il n’a guère été question de l’Afrique – si ce n’est comme d’une prometteuse terre de mission où le marché des mobiles connectés est en passe d’équivaloir à celui de l’Inde.

Ce type de grand-messe est à la fois propre aux effets d’annonce célébrant l’avenir radieux d’entreprises à la prospérité ahurissante et totalement inapte à la moindre réflexion critique sur les effets induits des contenus que le web 2.0 véhicule sur notre petite planète, via les téléphones portables. Il serait temps, quitte à troubler la béatitude ambiante, que l’on s’y arrête un peu.

En Afrique, chacun le sait, la passion dévorante pour le portable a, depuis quelques années, un complément aussi bénéfique que toxique : la passion pour le web social, cet espace de socialisation, sorte d’arbre à palabres numérique, dont le développement exponentiel (110 millions de comptes Facebook au sud du Sahara !) va de pair avec celui de la classe moyenne, le rajeunissement de la population et l’urbanisation.

Côté pile : une formidable production permanente de contenus interactifs de toutes sortes qui, dans le champ politique, a joué un rôle clé lors des grandes mobilisations citoyennes en Tunisie, en Égypte, au Burkina, au Sénégal ou ailleurs. À l’exception du Rwanda, où Paul Kagamé a très vite saisi l’enjeu stratégique de ce puissant vecteur potentiel de contestation, au point que son gouvernement est cité en modèle de réactivité et de préemption dans le secteur des nouvelles technologies de communication, rares sont les pouvoirs en place à avoir su investir à temps la Toile.

La réaction sur Facebook du président Idriss Déby Itno, après les outrages infligés – et mis en ligne par leurs auteurs – à la jeune Zouhoura, fait ainsi figure d’anomalie en Afrique francophone, tant l’utilisation de ce vecteur par un chef d’État y est exceptionnelle. Résultat : des réflexes d’autodéfense très ponctuellement efficaces, souvent contournables et aussitôt dénoncés, comme en RD Congo ou lors du premier tour de la présidentielle ougandaise (le 18 février), ou encore tout récemment au Tchad, avec le blocage de l’accès aux réseaux sociaux et au service des messages textuels.

Côté face : du meilleur peut surgir le pire, au point que le web africain revêt parfois les allures d’une jungle où tout est permis, comme s’il n’existait aucune limite juridique à l’univers infini de la liberté d’expression. Il suffit de parcourir les échanges sur Facebook entre opposants et partisans des pouvoirs en place dans les pays actuellement sous tension préélectorale (les deux Congos, le Tchad, le Gabon, Djibouti, mais aussi le Cameroun ou le Sénégal) pour dresser le certificat consternant de leur indigence intellectuelle. Désinformation, dénonciation, partage de rumeurs, profils frauduleux, cyberharcèlement, menaces, injures, montages photographiques grossiers suintant la haine, appels à la violence : on est ici à mille lieues de la communauté des Bisounours connectés que les apologistes du 2.0 nous décrivent à l’envi.

Aucune place pour les débats d’idées, encore moins pour les échanges culturels, mais un torrent d’invectives qui en dit assez long sur la régression du niveau moyen d’éducation. Et aussi sur le degré d’irresponsabilité de ces politiciens qui, sous des dehors très politiquement corrects, manipulent en cachette ce démultiplicateur des plus mauvais côtés de la nature humaine. On frémit à l’idée de ce qu’aurait produit, il y a vingt-deux ans, à l’orée du génocide rwandais, un web Mille Collines aux côtés de la radio du même nom.

Certes, dans cette polémique où l’on ne sait plus très bien de quelle catégorie, le bien ou le mal, relève l’arbre qui cache la forêt, il faut se garder de tout anathème. Qu’on le veuille ou non, les réseaux sociaux sont là pour croître et se multiplier, en Afrique comme ailleurs. Reste qu’exiger leur encadrement par un arsenal juridique qui protège les citoyens de tout préjudice n’est en rien attentatoire à leur liberté. Tout comme il est normal d’attendre des médias en ligne du continent qu’ils relèvent le défi de la pertinence, de la qualité, de l’expertise et du talent. Réflexion faite, il en va des usages de l’internet social comme du concept, indéfinissable et pourtant adulé par les chancelleries et les ONG, de société civile : le danger est qu’une forme de démocratie virtuelle à géométrie variable se substitue à la démocratie réelle. Il est urgent de réhabiliter la politique et de redonner toute sa place à l’intelligence dans le débat public.

François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

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